Après avoir réalisé Fear And Desire (1953), dont il n’était pas satisfait puis Le baiser du tueur (1955), film noir de série B, Stanley Kubrick accède à l’étage du dessus grâce à L’ultime razzia (titre français idiot encore une fois auquel on préfère l’original The Killing). Pour la première fois, il bénéficie de moyens relativement importants et peut s’appuyer sur des techniciens (Lucien Ballard à la photographie) et comédiens chevronnés (Sterling Hayden, Marie Windsor, Jay C. Flippen…), sans oublier l’apport du romancier Jim Thompson qui signe les dialogues. De prime abord, il semble s’agir d’un polar classique tissé autour d’un vol à main armé (la caisse d’hippodrome au cas particulier). En vérité, Kubrik dynamite ce sous-genre ultra codifié en brisant le récit en une multitude de fragments. Davantage qu’un simple flashback, la trame épouse le point de vue des divers protagonistes, ce qui permet au cinéaste de montrer à l’écran une séquence selon des angles différents sans pour autant donner l’impression de se répéter ni de vider le braquage d’une tension qui au contraire monte crescendo. Chaque personnage est très bien écrit, plus particulièrement celui du caissier George, un foireux dont on se demande comme il a pu épousé une telle garce (extraordinaire Mary Windsor). Le rôle paraît presque avoir été imaginé pour Elisa Cook Jr., interprète modeste de tant de ratés inquiets et humiliés.
C’est par lui, tel un minuscule grain de sable, que le plan minutieusement élaboré va se gripper et se solder par un échec tragique. Avec une malice doublée de mélancolie, Kubrick observe comment le facteur humain le plus infime craquelle une entreprise pourtant millimétrée comme une mécanique d’orfèvre. La filiation avec l’œuvre de John Huston (Le trésor de la Sierra Madre) est évidente, soulignée de surcroit par la présence de Sterling Hayden qui retrouve là un rôle similaire à celui qu’il tenait dans l’admirable Quand la ville dort (1950) dans sa démesure puissante et désenchantée. A la fin, voyant son magot lui échapper, pour un détail anodin (toujours ce petit grain de sable, humain ou pas) et la police prête à l’arrêter, il lâche, dépité, ce « A quoi bon ? » qui résume cette inexorable fatalité contre laquelle les hommes ne peuvent pas lutter. Evidemment, la maîtrise technique de Stanley Kubrick est déjà totale. Il soigne un travail audacieux et inventif dont seule la voix off de rigueur entame quelque peu la grande modernité. Moins célèbres que les chefs d’œuvre à venir, de 2001 : L’odyssée de l’espace (1968) à Orange mécanique (1971), L’ultime razzia lui permettra en tout cas d’être repéré par Kirk Douglas qui lui confiera la réalisation des Sentiers de la gloire (1958) puis de Spartacus (1960). (14.04.2024) ⍖⍖⍖⍖
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