Bien qu’étant un des premiers films de fiction à raconter l’horreur des camps de concentration, Kapò reste finalement moins connu que le débat qu’il a initié dans un article fameux rédigé par Jacques Rivette dans les Cahiers du cinéma, passé à la postérité sous le nom de « Travelling de Kapò ». L’objet du grief est ce plan où Emmanuelle Riva se suicide en se jetant sur des barbelés électrifiés que le réalisateur Gillo Pontecorvo décide de filmer sous la forme d’un travelling qui s’achève sur le visage de l’actrice en contre-plongée, la main levée dans le cadre. Pour Rivette et d’autres adeptes de la branlette intellectuelle, l’abomination de la Shoah impose aux metteurs en scène de s’effacer, or il n’y a pas plus démonstratif qu’un travelling. Et peu importe que l’auteur de La bataille d’Alger (1966), très tôt engagé à gauche, ne puisse être suspecté de la moindre sympathie pour le nazisme. Sans être Nuit et brouillard, Kapò n’est quand même pas Portier de nuit et encore moins La dernière orgie du IIIème Reich. Précise et sans fard, sa description des camps de concentration se veut réaliste à bien des égards (les déportés qui courent tous nus en troupeau), sans patauger ni dans la violence gratuite ni dans le mauvais goût abject. Aujourd’hui, la virulence de la critique à l’encontre de ce simple mouvement caméra pourtant discret paraît très exagérée mais elle aura au moins donné à réfléchir sur la manière dont la Shoah doit être représentée au cinéma qui ne peut la traiter comme n’importe quel autre sujet.
Il y a pourtant bien des choses à reprocher à ce film, plus fâcheuses dans tous les cas que ce plan de quelques secondes. A commencer par sa musique, triste et belle au demeurant, mais aux accents mélodramatiques inappropriés. Plus regrettable encore s’avère la romance que le scénario introduit (imposée semble-t-il par les producteurs) à mi-parcours, qui non seulement assèche l’œuvre de sa froide intensité et de sa noirceur dérangeante mais contredit surtout l’évolution du personnage principal que toute la première partie, souvent brillante, s’est employée à brosser dans toute son absence de dignité. De fait, s’il se justifie pour des raisons romanesques et commerciales, son sacrifice final et rédempteur colle mal avec cette femme qui était prête à tout pour survivre, jusque à offrir à des SS sa virginité pour un quignon de pain et jouer au kapo avec un zèle sans équivoque. Aussi invraisemblable qu’incompréhensible, ce revirement au nom de l’amour nuit totalement au film, le vidant de sa substance première. L’interprétation accablée d’Emmanuelle Riva ou au contraire très appuyée de Laurent Terzieff n’aide pas non plus à valoriser une œuvre qui, malgré son courage et la présence magnétique de Susan Strasberg, a vieilli. 65 ans plus tard, il n’en reste plus grand-chose, si ce n’est finalement la controverse qu’elle a déclenchée… (27.08.2025) ⍖⍖
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