Take Shelter est-il un film fantastique, un thriller, un drame psychologique ? Il est en vérité un peu tout cela sans réellement appartenir à aucun genre précis. D’ailleurs, de quoi parle-t-il ? Quelque part dans l’Ohio où les tornades sont fréquentes, un père de famille sombre peu à peu dans la folie, hanté par des cauchemars de plus en plus dévorants, tout à son obsession d’une catastrophe naturelle imminente dont il veut à tout prix protéger sa femme et sa petite fille muette. Mais est-il vraiment fou ? Film pré apocalyptique intimiste, Take Shelter est donc l’anti Twister. Au spectaculaire, Jeff Nichols privilégie une approche épurée – mais extrêmement travaillée -, faite de silences, de regards, de non-dits, de plans fixes où la caméra s’efface. Tout y suggéré, rien n’y est appuyé. Ce qui n’exonère pas le film d’une tension paroxysmique, discrète, diffuse, toute d’abord, de plus en plus palpable au fur et à mesure que le héros déraille, perd pied, emporté par sa paranoïa que rien ne semble pouvoir freiner, pas même ceux qui l’aiment. Mais au-delà d’une terreur organique où le mal est tapi à l’intérieur de soi, Take Shelter se veut avant tout le portrait, la radiographie, d’un couple, parfait en apparence et conforme aux conventions américaines (quoique le handicap de la petite Hannah perturbe d’emblée ce cadre idéalisé), mais qui vacille puis se resoude.
Pour toutes ses raisons, l’œuvre est très cronenbergienne dans sa substance, davantage que sur un plan visuel et narratif où transparait plutôt l’influence de Terrence Malick pour lequel Jeff Nichols n’a jamais caché son admiration. Si Jessica Chastain y démontre l’étendue d’un talent sensible et retenu, le film repose pour beaucoup sur Michael Shannon, passeur de toute l’œuvre de Jeff Nichols, dont la banalité rassurante se confond avec la fièvre paranoïaque et obsessionnelle qui le ronge. Il est admirable en père de famille mû par le besoin impérieux et souterrain de protéger sa famille face au danger extérieur, le refuge (shelter) désignant à la fois l’abri anti tornade qu’il s’entête à bâtir et le foyer resserré autour de sa femme et de son enfant. Ce n’est pas l’angoisse du gardien de but au moment du penalty mais celle de l’ouvrier à l’aube de la fin du monde. Par son rythme lent que lui commande l’inexorable effondrement du personnage principal, Take Shelter peut décevoir mais sa force de fascination finit par tout emporter. (03.11.2025) ⍖⍖
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