On l’oublie un peu mais, roi du box office aux côtés de Jean Gabin, Bourvil ou de Louis de Funès, Fernandel s’est essayé à la mise en scène, avec une réussite modeste néanmoins. Cette expérience acquise à l’occasion de Simplet (1942) puis d’Adrien (1943), petites comédies désuètes au demeurant charmantes, explique pourquoi Sacha Guitry, empêché par une lourde opération chirurgicale, lui confia la réalisation de Adhémar ou le jouet de la fatalité, toutefois secondé par un assistant promis à un bel avenir, Georges Lautner. Celui-ci gardera d’ailleurs un souvenir désagréable du tournage, déçu par Fernandel, l’homme et non l’acteur, qu’il découvrira mesquin et prétentieux. Guitry, qui venait pourtant de le diriger dans Tu m’as sauvé la vie (1950), fut tout aussi mécontent du comédien, auquel il intentera un procès – qu’il perdra -, l’accusant d’avoir transformé le projet à son profit. Il est vrai que, à l’exception de quelques délicieuses saillies misogynes (l’homme à la tête de cocu), il y a malheureusement peu de Sacha Guitry dans le film mais beaucoup de Fernandel. Ce qui n’est pas très surprenant puisque l’auteur de La poison l’écrivit pour l’acteur lui-même à la manière d’une curieuse biographie imaginaire.
Fernandel est donc Adhémar Pomme, un homme fatigué de déclencher l’hilarité quoiqu’il fasse en raison de sa « gueule de cheval ». Il espère échapper à cette malédiction en rejoignant le sanctuaire pour « monstres » qu’un milliardaire disgracieux vient d’ouvrir. Pour les convaincre d’accepter sa candidature, il raconte ses mésaventures aux quatre membres du conseil de cet insolite refuge, point de départ d’un long flashback sous forme de sketchs. Certains – les premiers – sont drôles (Fernandel en ordonnateur de pompes funèbres ou en souffleur), les derniers, répétitifs, dès lors qu’on a compris que le faciès d’Adhémar fait rire tout le monde. Différent des comédies que l’acteur usine alors entre Casimir ou Boniface, il en résulte un film bizarre à bien des égards, tant par ses connotations sexuelles, audacieuses – voire malaisantes - pour l’époque, que par son personnage principal, finalement peu sympathique, méchant même lorsqu’il se moque à son tour du physique des autres pensionnaires de l’asile (dont un travelo ! ). Condamné à faire rire, il échouera naturellement dans un cirque pour être clown. Ce ton parfois cruel où affleure une certaine mélancolie laisse deviner la réussite qu’aurait pu être Adhémar ou le jouet de la fatalité si Sacha Guitry l’avait réalisé et dont il ne reste pas grand-chose du matériau d’origine, ainsi phagocyté par Fernandel qui, selon son habitude, tire la couverture à lui, ne laissant aucun espace aux autres acteurs même comme seconds rôles. Aujourd’hui, le film a été oublié, éclipsé par L’auberge rouge ou Le petit monde de Don Camillo tournés dans la foulée. (11.12.2025) ⍖⍖
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