KröniK | Marillion - Script For A Jester's Tear (1983)


Pour bien mesurer l’impact de cette première cuvée offerte par Marillion, il convient d’avoir en mémoire le contexte de l’époque. Le début des années 80 vibre encore des ravages de la vague punk et se soulève au son des assauts de la NWOBHM (Iron Maiden, Saxon, Venom…). Balayé par ces jeunes rebelles, le rock progressif n’a plus vraiment droit de cité, lui qui cristallise tout ce que combattent justement les groupuscules punk d’alors. De plus, les grandes heures du genre semblent désormais bien loin. ELP s’enfonce dans la médiocrité,  Yes dans le sirupeux et le pompeux de bas étage, Genesis dans le commercial. King Crimson, après un split surprise au milieu des seventies, est le seul à maintenir le flambeau mais ses récents albums, bien que toujours novateurs, ne font pas l’unanimité. C’est donc dans ce contexte peu favorable que déboule Script For A Jester’s Tear qui ne tardera pas à donner le signal de la naissance du néo-prog anglais. Mieux, il annonce aussi le mariage entre le progressif et le hard rock (« He Knows You Know », notamment). Alors bien sûr, Fates Warning et surtout Dream Theater et Queensrÿche iront quant à eux beaucoup plus loin. Il n’empêche que cet opus possède une dureté, des guitares racées et acérées, et ce chant puissant, autant d’invariants propres au metal. Script For A Jester’s Tear se veut de fait un disque fondamental et matriciel. 


Enfin, la grande force des Anglais est d’avoir bien dépoussiérer le genre. La virtuosité technique à la limite de l’écœurement cède ici la place à une émotion à fleur de peau. Certes, ça joue bien, très bien même, certes les claviers rivalisent avec la six cordes, certes le chant de Fish s’inspire de Peter Gabriel, certes les morceaux sont généralement très longs (plus de 8 minutes) mais Marillion sait écrire de vraies chansons et dispense un sens du tragique qui lui confère une profondeur, une dimension bouleversante. Dès le titre éponyme, une tristesse infinie vous étreint pour ne plus vous lâcher. Le groupe érige un édifice forgé dans la souffrance universelle. Un profond désespoir pleure de la guitare de Steve Rothery et du chant théâtral et habité du géant écossais. Comment retenir ses larmes à l’écoute de « Chelsea Monday » ou « Forgotten Sons », purs joyaux à même de raviver les blessures émotionnelles, les stigmates d’une vie de douleur tapies dans les recoins du cœur et de l’âme. Script For A Jester’s Tear est une œuvre noire destinée à être déguster dans l’obscurité envahissante d’une nuit d’hiver quand les carreaux des fenêtre se couvrent d’un givre opaque, étendu sur son lit à scruter les ombres du plafond. Peut-être pas le meilleur album de Marillion (du moins pour le public), mais certainement le plus attachant, le plus touchant aussi. (30.09.2007) ⍖⍖⍖⍖

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