Lotus Thief / Forlesen - Split (2024)


Lotus Thief et Forlesen s’unissent le temps d’un split EP, édité en CD par I, Voidhanger Records. Cette collaboration n’a pas été difficile à monter puisque les deux groupes partagent plusieurs membres en commun (et pas des moindres : Ascalaphus, Bezaelith et Petit Albert, leurs têtes pensantes), ce qui d’une certaine manière fait d’eux les deux faces d’une même pièce dont préciser le style n’est pas tellement évident, entre doom, progressif, ambient et pourquoi pas black metal quoique de façon souterraine. Le premier propose un matériau plus expérimental, le second plus atmosphérique peut-être, encore que chacun des deux échappe à bien des égards aux raccourcis faciles, aux cases bien définies. Et ce n’est pas cette alliance qui nous permettra d’y voir plus clair. Pire, l’impression s’impose même lors de sa défloration que les deux protagonistes ont cherché à brouiller les pistes, à briser les repères en inversant leur identité respective et au bout du compte, à se confondre l’un avec l’autre en altérant les frontières qui les séparent. Pour se faire, ils ont cette fois-ci puisé leur inspiration dans de vieux textes et traditions folkloriques qu’ils ont adaptés à leur sauce, dans le fond troublé de crise sanitaire qui a présidé à la conception de ces deux morceaux de près de douze minutes chacun. 


Lotus Thief  lance l’écoute avec ‘In Perdition’ basé sur le Décaméron de Boccace, recueil de nouvelles écrites au XIVè siècle dans le contexte sinistre de la Peste Noire qui décima alors une bonne partie de l’Europe. L’analogie avec la situation contemporaine est évidente et dicte à cette composition sinueuse une ambiance sombre dont la force tragique couplée à une bouleversante beauté émotionnelle la rapproche davantage du répertoire de Forlesen et plus particulièrement de Black Terrain (2022) au sein duquel elle se serait glissée sans heurts. Le chant puissamment désespéré de Bezaelith participe nettement de cette proximité. Les hargneuses éruptions masculines doublées de fugaces accès de violence  n’entament à aucun moment la pureté de cette plainte engourdie un inexorable désespoir, s’écoulant tout doucement le long d’un chemin au bout duquel se dresse l’Apocalypse. D’une noirceur  insondable, ‘In Perdition’ fait partie de ces chansons qui vous hantent longtemps après avoir lâché leur dernier souffle, lente progression belle à pleurer. Plus bizarre, ‘Black Is The Color’ est l’adaptation d’une pièce issue du folkore des Appalaches que Forlesen transforme en une plainte quasi funèbre, lancinante et quasi tribale. Tout du long, on guette le moment où le rythme va s’emballer mais il n’en est finalement rien, ballade mélancolique qui inocule peu à peu sa poésie boisée avec une admirable épure, porté par le ressac fragile d’une voix diaphane associée à des percussions rituelles et des rushs de guitares grésillants. Plus qu’une split cette collaboration entre Lotus Thief et Forlesen est une œuvre à part entière qui les lie d’une manière charnelle. Superbe et indispensable. (19.01.2024) ⍖⍖⍖

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