Les temps changent. En 1974, alors pavé iconoclaste et provocateur lâché dans le marigot du cinéma français, Les valseuses effrayait le bourgeois par ses obscénités, son amoralité et ses loubards débraillés mais finalement sympathiques. En revanche, cinquante ans plus tard, il est de bon ton de vouer aux gémonies ce film autrefois culte au point de tout faire pour l’effacer de notre patrimoine comme un objet honteux. Le scandale Depardieu est passé par là mais pas seulement. Ce qui était perçu à l’époque comme une virée contestataire et truculente qui sentait la culotte et le foutre est désormais accusé d’être une répugnante ode au viol et aux violences sexuelles. Il ne serait plus possible en effet de tourner aujourd’hui la scène où Brigitte Fossey donne la tétée à Patrick Dewaere. Curieux retournement de situation qui voit les libertaires d’hier (la gauche) se muer en censeurs moralistes ! Pourtant, bien que marqué par son époque, entre le souffle anarchiste de mai 68 et la déprime sociale et économique qui commence à poindre avec la crise imminente et la fin des idéaux, Les valseuses a finalement peu vieilli. Certes, le langage est ordurier (« on n’est pas bien là, décontractés du gland »), les situations graveleuses (Pierrot qui enrage de ne plus pouvoir bander, la culotte d’une gamine qu’on renifle pour déterminer l’âge qu’elle a !) mais comment ne pas rire face à cette débandade picaresque et trouver attachants ces deux loulous qui ne pensent qu’à fourrer et à jouir au gré de leurs multiples rencontres. Comment ne pas les envier ?
Il faut dire que Bertrand Blier (dont ce n’est que le deuxième métrage après Si j’étais un espion en 1967) a déniché deux jeunes comédiens tellement parfaits et naturels dans leur rôle qu’on n’en imagine pas d’autres à leur place. Avec leurs grandes carcasses, leurs belles gueules amochées qu’encadrent des cheveux longs, Depardieu et Dewaere semblent venir de l’enfer, surgissant à l’écran avec une gourmandise hilare comme dans le cinéma français encore très bourgeois (ce qu’il est toujours d’ailleurs). Ils se confondent totalement dans leur personnage respectif, Depardieu surtout, ancien voyou quasi analphabète, des obscénités plein la bouche. Jean-Claude, c’est lui. A leurs côtés, nous croisons évidemment Miou-Miou cocasse en femme facile pourtant frigide mais en mal d’amour, Jeanne Moreau dans un hommage macabre à Jules à Jim ou Isabelle Huppert en adolescente qui se rebelle contre le conformisme de ses parents et perdra sa virginité dans les bras de nos deux gaillards. Au réalisme très cru des dialogues et de la sexualité répond une ambiance presque irréelle sinon abstraite. Blier filme en effet une France désertée, comme vidée de ses habitants : le supermarché Mammouth où Jean-Claude et le vigile (formidable Marco Perrin) semblent tous seuls, la Micheline qui embarque Brigitte Fossey et son bébé ou cette ville au bord de la mer sans âmes qui vivent. Tout ça forme un paysage presque surréaliste qui pourrait être celui d’un film de science-fiction avec son architecture des années 60/70 laide et abandonnée. Gorgé d’une sève paillarde, Les valseuses demeure une œuvre indispensable et salvatrice qui lança la carrière de son auteur et de ses deux principaux interprètes parmi les plus importants du cinéma français, et dont le caractère joyeusement provocant rencontre un écho inattendu en ces temps de censure et de moraline. Finalement, rien n’a véritablement changé… (16.04.2024) ⍖⍖⍖
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