A partir des années 60, trois types de films d’espionnage se dessinent : ludique (les James Bond), réaliste (L’espion qui venait du froid) ou hitchcockien (Charade). S’il semble se rattacher à la troisième catégorie avec son couple séduisant (George Segal et Senta Berger dont la lumière honore la chevelure auburn) traqué par une mystérieuse organisation, Le secret u rapport Quiller n’appartient en vérité à aucune d’entre elles, cultivant une approche du genre et une atmosphère des plus singulières. Ce qu’il doit tout à Harold Pinter (The Servant) qui puise dans le roman d’Adam Hall, "The Berlin Memorandum", la matière d’un récit comme il les affectionne où l’absurde et l’abstrait bourgeonnent sous une intrigue sommaire. Tout du long, Quiller ne fait que déambuler dans les rues et lieux insolites de Berlin-Ouest (la piscine), que peuplent des gens louches, inquiétants, qui paraissent tous faire partie d’un complot, ombres insaisissables qui surveillent, épient, manigancent, depuis le chauffeur de taxi jusqu’au tenancier d’un hôtel miteux. Bien qu’intelligent, il n’est qu’un pion au service d’une hiérarchie pas moins fourbe incarnée par Alec Guinness et George Sanders, le premier acerbe, le second délicieusement roué. Volontairement, l’histoire tourne en rond, épousant la forme d’un cercle pour revenir constamment au point de départ. Vidée de tous les artifices habituels des films d’espionnage (l’action y est rare, à l’exception d’une poursuite en voiture, très réaliste par ailleurs), l’intrigue aux allures de quête introspective, qui évoque le sujet pourtant captivant de la résurgence du nazisme dans la société allemande, ne présente que peu d’intérêt dans sa résolution carrément expédiée hors caméra.
De là le sentiment d’insatisfaction que dégage le film auquel participe sa fin équivoque et désillusionnée. Quiller a certes rempli sa mission mais le voir s’éloigner seul tandis que de jeunes et encore influençables élèves se rassemblent autour de l’énigmatique professeur d’école Inge Lindt dont il comprend qu’elle était la complice du nazi Oktober (Max von Sydow), indique que le mal, tapi derrière le visage rassurant d’une belle femme, n’est pas éteint et qu’il continuera à infuser l’esprit des générations à venir. The Quiller Memorandum est enfin l’occasion de réhabiliter le travail de Michael Anderson qui, sans compter parmi les cinéastes les plus brillants, vaut mieux que sa réputation de simple et chevronné technicien. Visuellement, ses meilleurs films dont celui-ci fait partie, sont le fruit de la combinaison d’une mise en scène habile (excellente utilisation du Cinémascope), d’un éclairage très élaboré (dû comme souvent à Erwin Hillier) et d’une direction artistique remarquable (citons le repaire d’Oktober la plupart du temps filmé en contre-plongée). Fascinant, Le secret du rapport Quiller est un film d‘espionnage dont l’identité n’appartient vraiment qu’à lui. (11.11.2025) ⍖⍖⍖
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