Auréolé du succès de French Connection (1971) et de L’exorciste (1973), William Friedkin jouit au milieu des années 70 d’une liberté inédite pour tourner ce qu’il veut. Pour son film suivant, il décide non pas de réaliser un remake du Salaire de la peur de Henri-Georges Clouzot, qu’il admire par dessus tout mais de proposer une nouvelle adaptation du roman éponyme de Georges Arnaud. Mais très vite les difficultés s’enchaînent. Les trois principaux acteurs envisagés, Steve McQueen, Lino Ventura et Marcelo Mastroianni se retirent successivement du projet, ils sont remplacés par des comédiens solides mais peu connus aux Etats-Unis, Roy Scheider, Bruno Cremer et Fernando Rabal, même si le premier des trois, que Friedkin avait déjà dirigé à l’occasion de Frenh Connection, vient alors de jouer pour Steven Spielberg dans Les dents de la mer. Extrême, le tournage en République Dominicaine vire au cauchemar, s’enlise entre maladies, conditions météo catastrophiques et comportement colérique du cinéaste réputé pour son exigence farouche. Le budget explose et à l’arrivée le film rencontre un cuisant échec commercial alors imputé à l’absence de grandes stars facilement identifiables par le public et le fait d’être sorti une semaine après La guerre des étoiles. Pour autant, Le convoi de la peur aurait-il eu du succès avec une distribution plus prestigieuse et sans la concurrence de Star Wars ? Ce n’est pas évident.
Après une introduction violente et virtuose, l’œuvre échoue en même temps que ses protagonistes dans un bled pouilleux d’Amérique du Sud et il faut attendre la moitié de la pellicule pour voir l’action démarrer véritablement et les antagonismes s’exacerber, lesquelles culminent en intensité lors de la fameuse séquence du pont en bois menaçant de s’effondrer au dessus d’une rivière en crue que doivent franchir les deux camions chargés de nitroglycérine. On retient péniblement son souffle durant ce point d’orgue d’anthologie qui nécessita à lui seul trois mois de ce tournage éprouvant, dont le film s’est clairement nourri de l’âpreté. Par ailleurs, Sorcerer baigne dans un climat étrange aux confins du fantastique qui peut décontenancer sinon surprendre. Les camions ont quelque chose de bêtes venues de l’enfer (vert), la dernière partie du périple au milieu de paysages arides irréels et fantomatiques bascule le seul survivant au bord de la folie, tandis que la partition hypnotique de Tangerine Dream concourt à un envoûtement teinté d‘étrangeté. De cette nature sauvage transpire une atmosphère fiévreuse de mysticisme qui rapproche davantage Le convoi de la peur de l’aventure hallucinée d’un Aguirre, la colère de dieu (Werner Herzog, 1972) que du récit hollywoodien attendu par le public, le tout fardé d’un pessimisme crépusculaire très hustonien. A la fin, rattrapé par son passé et les tueurs qu’il fuyait, on devine que Scalon n’aura pas le temps de jouir de l’argent si cruellement gagné. De fait, on peut penser que Sorcerer était de toute façon viscéralement condamné à se planter en salles. Sans doute l’un des dernier grand film du nouvel Hollywood avec Voyage au bout de l’enfer, il est désormais considéra comme un objet culte, à raison, œuvre puissante à la fois brutale et ensorcelante qui fait fi des codes du genre et des impératifs commerciaux. Bref, le type de films qui vous hante longtemps après que la fin du générique. (16.01.2024) ⍖⍖⍖
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