Claude Chabrol - Alice ou la dernière fugue (1977)


Sylvia Kristel, alors auréolée du triomphe d’Emmanuelle, devant la caméra de Claude Chabrol, l’un des cinéastes les plus emblématiques de la Nouvelle Vague, dans un récit fantastique inspiré de Alice au pays des merveilles, voilà qui promet une de ces étrangetés pelliculées comme seules les années 70 pouvaient en enfanter. Le résultat est évidemment bizarre, sans doute plus intriguant que captivant mais ne mérite pas l’indifférence dans lequel il végète depuis toujours. Après avoir signé ses meilleurs films entre Les biches (1968) et Les noces rouges (1973), le réalisateur enchaîne ensuite les projets pour le moins éclectiques aux castings internationaux (Les innocents aux mains sales, Folies bourgeoises, Les liens de sang), période mal aimée dans son abondante carrière dont on ne retient généralement que Violette Nozière (1978). Alice ou la dernière fugue s’inscrit dans ce contexte. Si on ne l’attendait pas dans ce registre onirique à la Polanski, Chabrol surprend toutefois agréablement avec ce film lequel, à l’image de son personnage qui perd peu à peu pied dans une réalité qui lui échappe et n’en est finalement pas une, tourne volontairement en rond, s’égarant dans un labyrinthe dont la tranquillité verdoyante masque mal sa nature funeste. On devine assez vite qu’en passant de l’autre côté du miroir, Alice a quitté la vie pour la mort, âme errante prisonnière de cette vaste demeure et de son jardin aux allures de purgatoire. 


Sylvia Kristel n’est pas une grande comédienne mais ses lacunes sont habilement utilisées par le cinéaste pour manifester la perte de repères de son héroïne avec laquelle elle semble partager l’égarement. Elle y est somme toute étonnante, particulièrement dans tous ces gestes banals qu’elle exécute, comme pour ancrer l’histoire dans un réalisme aussi rassurant que fragile. Œuvre atypique dans la filmographie de l’auteur de Que la bête Meure, Alice ou la dernière fugue n’en porte pas moins sa griffe. La maison bourgeoise qui sert de décor pourrait servir de cadre à un de ces thrillers conjugaux ou drames pesants à la Simenon auxquels il est identifié, la relation étrange entre le maitre de maison (Charles Vanel) et son majordome (Jean Carmet) n’est pas éloignée de celles qu’il prend un si malin plaisir à ausculter dans la plupart de ses films. De même, la façon dont l’angoisse pénètre un environnement paisible rappelle également un peu le Boucher.  Enfin, Chabrol n’a jamais caché son amour pour Fritz Lang dont l’expressionnisme infuse ces décors borgésiens  aussi bien que le travail très contrasté sur la lumière. Que le film lui soit dédié ne surprend pas. Il y a aussi du Hitchcock dans la fuite de la jeune femme au volant de sa voiture, protagoniste d’une énigme presque policière dont on découvrira qu’elle en est finalement la victime. Unique incursion du metteur en scène dans le fantastique, genre de toute façon peu sillonné par le cinéma français, Alice ou la dernière fugue est une création singulière, parfois maladroite mais qui réclame d’être réévaluée. (10.03.2024) ⍖⍖


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