On ne rappellera jamais assez tout le bien qu’il faut penser des films que Jean Gabin tourne entre la fin de la Seconde Guerre mondiale et Touchez pas au grisbi en 1954, grâce auquel il renouera enfin durablement avec le succès. Coincés entre les classiques des premières années (La belle équipe, La bête humaine) et ceux de la maturité (La traversée de Paris, Le rouge est mis…), nombre d’entre eux méritent mieux que le relatif oubli dans lesquels ils végètent. Citons plus particulièrement les trois collaborations avec le cinéaste tout aussi oublié Georges Lacombe. Si la magie du couple que Gabin forme avec Marlene Dietrich auréole Martin Roumagnac (1946) d’une certaine aura, La nuit est mon royaume (1951) et Leur dernière nuit (1953) sont en revanche très rarement mentionnés dans les hommages et rétrospectives consacrés au comédien. Le premier offre pourtant une des plus belles compositions de Jean Gabin (très justement récompensée au festival de Venise), dont les abords bourrus se fissurent pour révéler peu à peu une touchante fragilité.
Il y interprète un cheminot qui perd la vue suite à un jet de vapeur dans sa locomotive. Les premiers temps sont difficiles. Il accepte mal son handicap et s’enferme sur lui-même, refusant la compassion et la bienveillance de sa famille, fuyant le regard de ses anciens amis qu’il estime être de la pitié. Peu à peu, il reprend néanmoins goût à la vie dans un centre pour personnes aveugles où il fait la connaissance d’une institutrice qui souffre également de cécité et dont il tombe amoureux, d’autant plus qu’il est persuadé qu’une future opération lui permettra de recouvrer la vue. Or il n’en est rien mais il ignore contrairement au spectateur qui dès lors ressent une profonde tristesse à le voir s’accrocher ainsi à cet espoir. De ce sujet ô combien casse-gueule, Lacombe tire un film toujours juste, sans sombrer dans le mélodrame misérabiliste. L’humour distillé par Suzanne Dehelly en bonne sœur aussi rusée que dynamique et l’émotion qui naît de la relation entre Gabin et Simone Valère aident La nuit est mon royaume (titre magnifique par ailleurs) à conserver tout long une admirable dignité. (17.09.2024) ⍖⍖⍖
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