On ne présente plus M le maudit, chef-d'œuvre de Fritz Lang, autant récit criminel que métaphore de la montée du nazisme. Alors qu’il s’agit de son premier film parlant, sa maîtrise de cette technique encore balbutiante est déjà totale. La bande-son et plus particulièrement l’utilisation du thème célèbre de Peer Gynt comme un leitmotiv sinistre, participent même de la construction du récit et du suspense. Malgré son grand âge (pas loin d’un siècle!), on est impressionné par l’extrême modernité du langage cinématographique dont use le réalisateur, comme l’illustre le plan séquence qui traverse la cantine des mendiants, d’une incroyable mobilité pour l’époque. On y retrouve également le goût de Fritz Lang pour l’architecture qui se lit dans sa manière de filmer les cages d’escalier, les entrées d’immeubles que barrent des grilles qui évoquent les crocs d’une mâchoire ou les murs désolés d’usines désaffectées qu’enténèbrent des ombres inquiétantes. Associés à une esthétique encore marquée par l’expressionnisme, ces décors ont quelque chose d’un piège, d’un labyrinthe sur lequel se (re)ferme le meurtrier. Inspiré de l’affaire Peter Kürten, plus connu sous le sobriquet de Vampire de Düsseldorff, M le maudit est bien sûr le portrait et la traque d’un tueur de petites filles que Peter Lorre, dans un rôle qui le hantera à jamais (témoin, L’homme perdu qu’il réalisera), incarne avec un mélange de pathétique et de folie fuyante, victime d’une situation économique et sociale chaotique.
Mais à travers cet homme malade et chassé comme un rat, semant la terreur et la haine, l’oeuvre questionne la notion de justice, celle qui est légale contre la vindicte populaire (sujet qui nourrira plus tard Furie, le premier film américain de Lang) et ce faisant, se double d’une plongée dans la société allemande à l’aube de l’avènement d’Adolf Hitler, entre suspicion et dénonciation facile dans un climat de peur et de méfiance. Agissant de manière souterraine, aux membres gantés et sanglés dans un imperméable, la Pègre, que décrit le metteur en scène, adepte d’une justice expéditive, semble annoncer la Sturmabteilung (les SA). En cela, le titre souhaité par Fritz Lang, Mörder unter uns (Des assassins parmi nous), désigne autant le meurtrier que cette populace et ces bandits prêts à condamner à mort un esprit malade dans une hystérie collective. On comprend pourquoi, entre admiration et méfiance, le régime Nazi tenta d’enrôler Fritz Lang qui, après Le testament du docteur Mabuse (1933) dont la parabole politique est encore plus évidente, ne tardera pas à fuir l’Allemagne, d’abord en France (où il tournera Liliom), puis aux Etats-Unis… A noter que Joseph Losey tournera un remake de M le maudit, loin d’être inintéressant dans sa manière de le couler dans le moule du film noir américain. (15.09.2025) ⍖⍖⍖⍖
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