Georges Lautner - Le Pacha (1968)


Le Pacha marque étonnamment la seule collaboration entre Jean Gabin et Georges Lautner.  Troisième et dernier volet de la trilogie d’Albert Simonin, après Touchez pas au grisbi (1954) et Le cave se rebiffe (1961), Les tontons flingueurs aurait naturellement dû les réunir mais chacun voulant conserver son épique technique, la rencontre échoua. Par ailleurs, Le Pacha scelle les retrouvailles de Gabin et de Michel Audiard, quelque peu brouillés depuis Mélodie en sous-sol (1963). Si par la suite, ils se retrouveront encore deux fois, à l’occasion de Sous le signe du taureau (1969) de Gilles Grangier et Le Drapeau flotte sur la marmite (1971) de Audiard lui-même, Le Pacha peut cependant être considéré comme le dernier film où Gabin cabotine en faisant son Gabin, les répliques cultes et reconnaissables entre mille du dialoguiste, plein la bouche, comme dans les années 50 et début 60. Bien sûr, l’acteur apparaîtra encore dans quelques films majeurs, tels que Le chat (1971) de Pierre Granier-Deferre ou Deux hommes dans la ville (1973) de José Giovanni, mais il y tiendra des rôles désormais moins gouailleurs, plus fatigués et mélancoliques. Dans la carrière de Lautner, Le Pacha occupe aussi une place importante car il rompt avec la veine parodique qui a fait le succès du réalisateur (Ne nous fâchons pas…) et ce faisant, le révèle à l’aise dans un registre plus dur et sérieux qui annonce un peu Les seins de glace (1974) et Mort d’un pourri (1977), tiré lui aussi d’un roman de Jean Laborde. Planté entre un Paris sinistre plein de bistrots louches que peuplent des immigrés encore rares à l’écran, une banlieue boueuse en voie de défiguration et une Picardie engourdie par l’hiver et presque melvilienne dans sa froideur, Le Pacha cultive une ambiance moderne pour l’époque (cette curieuse Matra Djet qui transporte la police) qui préfigure les années 70. Henri Verneuil n’est par ailleurs parfois pas loin, notamment lors de l’attaque du fourgon blindé au début ou celle du camion postal à la fin, ciselées de main de maître. La violence du film, la figure du flic qui fait justice lui-même et le dénouement dans une usine désaffectée ne sont quant à elles pas sans évoquer les polars américains. Ce qui, dans le contexte pré Mai 68, ne manqua pas de déplaire à la Commission de Censure qui goûta peu la vision d’une police aux méthodes douteuses (la scène chez le Coréen). Qu’il ait été interdit aux moins de 13 ans peut aujourd’hui prêter à sourire mais Le Pacha a néanmoins plutôt bien vieilli. Ce qui ne signifie pas qu’il soit exempt de défauts. 


L’histoire est très (trop) classique, on n’imagine guère le bon vieux Robert Dalban en homme à femmes et les scènes dans la boîte de nuit aux couleurs psychédéliques et celle dans le studio d’enregistrement où apparaît Serge Gainsbourg dans son propre rôle semblent là pour remplir de la bobine (qui ne dure pourtant que 80 minutes, générique compris!). Mais et à ce titre, il y a justement le 'Requiem pour un con', ses percussions obsédantes, ses déclinaisons, qui servent le film et participent à son identité. De manière surprenante, Gabin appréciait d’ailleurs beaucoup le musicien qui signa auparavant la bande originale du Jardinier d’Argenteuil (1966), dans lequel il tient un petit rôle. Bien sûr, les dialogues d’un Michel Audiard en grande forme ont assuré au film sa postérité. C’est un véritable festival : « Quand on mettra les cons sur orbite, t'as pas fini de tourner », « La Saint-Barthélemy du Mitan », « Quand on cause pognon, à partir d'un certain chiffre tout le monde écoute », « Pourtant, c'était un drôle de colis, Albert, crois-moi ! Comme copain d'enfance, c'était pas le grand Meaulnes, fallait se le faire. Il n'a jamais arrêté de m'emmerder. Il a pris son élan à la communale »… Il y a aussi les acteurs. Gabin évidemment, Dany Carrel, craquante, coupe au carré et argot fleuri, ces tronches qui font le sel du cinéma français d’alors (Dominique Zardi, Maurice Garrel, Louis Seigner, Henri Cogan, André Weber) sans oublier un André Pousse hallucinant de cruauté. Pour toutes ses raisons, Le Pacha est jubilatoire. On ne s’en lasse pas.  (06.10.2025) ⍖⍖⍖


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