William Wellman a signé au moins trois très grands westerns : L’étrange incident (1943), La ville abandonnée (1948) et Convoi de femmes (1951). Tous en noir et blanc d’ailleurs, ce qui n’est pas un hasard, qui leur confère un aspect épuré, presque aride. Le premier d’entre eux demeure sans doute le plus célèbre pour sa dénonciation du lynchage à une époque où la loi du juge Lynch a encore cours dans certains états du Sud des Etats-Unis. Pourtant, l’œuvre est un échec commercial. Sans doute les Américains ne souhaitaient pas, en pleine Seconde Guerre mondiale, voir des innocents exécutés par un groupe d’hommes (et une femme !), excités par la rumeur. Avec une économie de moyens qui laisse aujourd’hui rêveur (quelques acteurs, trois bouts de décors), Wellman et son scénariste Lamar Trotti (auteur de Vers sa destinée de John Ford notamment) auscultent le mécanisme implacable qui pousse des citoyens, exaltés par le goût du sang, galvanisés par des meneurs au verbe habile, à pratiquer une justice punitive. Le sujet avait déjà été évoqué dans Furie (1936) de Fritz Lang ou La ville gronde (1937) de Mervyn LeRoy mais il se prête idéalement au cadre westernien travaillé par l’établissement de la loi dans l’Ouest propice à un déchainement de violence. Toutefois, ces hommes qui en viennent à commettre l’innommable ne forment pas un bloc homogène ; chacun en fonction de son vécu, répond à des motivations personnelles, comme un échantillon de la société américaine, du vétéran de la Guerre de Sécession qui veut faire de son fils un « homme » et prend la tête de cette cohorte, au bouseux qui suit bêtement la majorité.
Parmi eux, il y a bien sûr Henry Fonda, en position d’observateur. Il incarne la raison et l’âme de l’Amérique dans un rôle humaniste qui lui tient à cœur et annonce un peu celui qu’il occupera dans Douze hommes en colère (1957) de Sidney Lumet. Il n’est pourtant pas celui qui défendra le plus courageusement ces trois pauvres ères, jugés coupables par ce tribunal populaire improvisé. Néanmoins, réduire The Oxbow Incident à sa dimension pamphlétaire serait regrettable tant son message doit une bonne part de sa force à la mise en scène exceptionnelle de Wellman qui, épaulé par le directeur de la photographie Arthur C. Miller, un des maîtres du noir et blanc (Le signe de Zorro, Le chant de Bernadette…), colle au plus près des visages pour saisir les doutes et tourments de ses personnages. Deux scènes sont particulièrement révélatrices de son style : les retrouvailles entre Gil Carter et Rose Mapen, toutes en regards et non-dits et la lecture de la lette écrite par Donald Martin (Dana Andrews) où le visage d' Henry Fonda est volontairement masqué par celui de son compagnon. Il va sans dire que tous les comédiens sont formidables et plus particulièrement Harry Davenport qui tente avec l’énergie du désespoir de raisonner les villageois. S’inscrivant dans le sillage libéral des Raisins de la colère (1940) et de Qu’elle était verte ma vallée (1941) cher au producteur Darryl F. Zanuck, L’étrange incident fait basculer le western dans l’âge adulte, où la psychologie l’emporte sur l’action. (02.12.2024) ⍖⍖⍖
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