Le fait que ses producteurs ont construit sa campagne promotionnelle en citant explicitement Psychose, sorti l’année précédente et avec lequel il partage le scénariste Joseph Stefano, appelle naturellement la comparaison entre La lame nue et son cultissime aîné. Or la comparaison ne joue évidemment pas en la faveur du film de Michael Anderson, d’autant qu’il n’a en définitive rien de comparable avec Psycho, aussi bien dans le fond, qui évoque davantage une autre œuvre d’Hitchcock, Soupçons (1941), que dans la qualité et l’intensité de son suspense qui lui très inférieur. Artificielle, l’intrigue de The Naked Edge n’est ainsi guère palpitante et accuse au surplus certaines défaillances et autres invraisemblances. Citons par exemple l’arrivée en pleine nuit de l’associé de George Radcliffe dans sa vaste demeure, sans que le scénario n’en tire quoi que soit. La lame nue doit donc surtout être appréhendé comme un brillant exercice de style dans cette veine hitchcockienne totalement assumée. Servie par une direction artistique de grande qualité et l’écrin expressionniste du fidèle directeur de la photographie Erwin Hiller (M le maudit) qui plonge tout du long les décors dans les ténèbres, de la chaufferie aux allures infernales, en passant par ces escaliers eux aussi très hitchcockiens, la mise en scène de Michael Anderson impressionne par une virtuosité que d’aucuns jugeront toutefois sans doute trop démonstrative dans sa volonté appuyée de copier le maître du suspense.
On ne dira cependant jamais assez tout le bien qu’il faut penser de ce réalisateur perçu à tort comme un technicien banal et sans âme. Certes, il n’est pas un auteur mais son travail peut se révéler remarquable, comme l’illustrent (et au risque de se répéter) Les briseurs de barrages, L’homme à démasquer voire même Cargaison dangereuse. Multipliant cadrages obliques et mouvements d’appareil, La lame nue demeure son œuvre plastiquement la plus achevée. Son noir et blanc profond y est pour beaucoup, il est vrai. Epaulée par des seconds rôles impeccables mais sacrifiés (Peter Cushing, Michael Wilding), l’interprétation repose intégralement sur le couple que forment Gary Cooper et Deborah Kerr. La distinction anglaise incarnée, l’actrice endosse avec finesse les habits de cette femme qui soupçonne son mari de meurtre. Même si son innocence ne fait guère de doute, Cooper se montre tout aussi convaincant, fort de cette écorce ombrageuse et taciturne qui, en vieillissant, a peu à peu figé son visage d’ange. Bien que physiquement entamé par le cancer qui le ronge et l’emportera juste avant la sortie du film, il conserve une belle prestance. Le fait d’avoir accepté ce dernier rôle répondait certainement pour le comédien au regret de n’avoir jamais été dirigé par Alfred Hitchcock lui-même, dont il refusa Correspondant 17 (1940) et Cinquième colonne (1942). Malgré (ou grâce à) ses influences hitchcockiennes, La lame nue demeure un excellent thriller. (21.10.2025) ⍖⍖⍖
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