Votre serviteur se souvient avoir été déçu par Apportez-moi la tête d’Alfredo Garcia quand il l’a découvert il y a une bonne trentaine d’années, espérant – à tort – y butiner la violence baroque de La horde sauvage (1969) ou plus nerveuse de Guet-apens (1972). Il est vrai que ce dixième long métrage de Sam Peckinpah peut dérouter, road-movie crasseux à travers le Mexique dont une bonne moitié du récit se veut plus contemplative et attentiste que sauvage. Un peu comme si le cinéaste avait cherché à repousser le plus longtemps possible le moment de faire jaillir le sang à l’écran. Au vrai, le film n’a rien à envier à ses sanglants prédécesseurs en terme de boucherie pelliculée mais il s’abîme surtout dans une noirceur plus grande encore, plus sale et nauséeuse, dévidant un récit cabossé que peuplent des tueurs minables embarqués dans des carcasses mécaniques en une quête désespérée et nihiliste. Parmi eux, entre Gig Young, Robert Webber et Kris Kristofferson, il y a Warren Oates, véritable gueule de cinéma dont on n'imagine pas qu’il ait pu passer sa vie à faire autre chose, véritable alter égo de Peckinpah avec sa fine moustache et ses lunettes de soleil qu’il ne quitte quasiment jamais comme une frontière derrière laquelle il se cache. Le réalisateur l’avait déjà fait tourner plusieurs fois mais dans des rôles secondaires (Coups de feu dans la sierra, Major Dundee et bien sûr La horde sauvage) ; il lui offre là un personnage à sa (dé)mesure, qu’on croit échapper d’un bouquin de Jim Thompson.
Ce n’est pas pour rien qu’Alain Corneau nourrissait l’envie de l’embaucher pour une adaptation de 1275 âmes qui ne verra jamais la nuit (plutôt que le jour). D’ailleurs, davantage que Guet-apens, qui porte à l’écran un de ses romans et dont il est une espèce de variation désenchantée sans concessions, Apportez-moi la tête d’Alfredo Garcia transpire par tous les pores l’univers moite de série noire de l’écrivain américain. Plus le film avance et plus Bennie, pianiste miteux échoué au Mexique, s’enfonce dans une folie funèbre, mû par une vengeance rédemptrice qui ne peut que s’achever dans le sang en un ultime baroud d’honneur comme le quatuor de La horde sauvage. Alors qu’il pourrait se contenter d’empocher le pognon, il ne peut s’empêcher de provoquer la mort. Rarement un film aura autant senti la sueur et la charogne qui attire les mouches et capté cette ambiance particulière de no man’s land. C’est aussi, en dépit de son échec commercial, l’œuvre la plus représentative de Peckinpah avec ses moments intimes comme suspendu hors du temps et cette éruption de violence rustre et poisseuse, ces héros tragiques frappés du sceau de la fatalité. Apportez-moi la tête d’Alfredo Garcia s’impose même comme le dernier grand Peckinpah, apogée d’un univers cinématographique qui ne ressemble à aucun autre. (21.05.2024) ⍖⍖⍖
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