On n’imagine pas Mandingo, film violent et sulfureux empreint du révisionnisme brutal de son temps, être signé par un vétéran qui a commencé sa carrière trente ans plus tôt. Tel est pourtant le cas. Mais, outre le fait que Richard Fleischer a su, mieux que d’autres de sa génération, s’adapter à l’évolution du cinéma américain et à ses aspirations, c’est oublier qu’une bonne partie de son œuvre est travaillée par les questions sociales, les rapports de classe et une fine analyse psychologique. De sorte que Mandingo trouve toute sa place entre La fille sur la balançoire, Le temps de la colère, Le génie du mal ou L’étrangleur de Rillington Place. Bien que qu’il ait été produit pour tirer profit de la blacksploitation alors à la mode, pimentée d’un érotisme aussi poisseux que choquant, il est néanmoins évident que l’ambition de Fleischer et de Dino de Laurentiis ne se résumait pas à livrer un simple objet d’exploitation mais au contraire à démythifier l’image bienveillante et joyeuse du Sud esclavagiste véhiculée jusque là (Naissance d’une nation...). Comme l’annonce clairement son affiche pour le moins osée, Mandingo est conçu comme un anti Autant en emporte le vent. La musique, emphatique chez Max Steiner, est devenu un blues déglingué, la fastueuse Tara une bâtisse décrépie étouffée par la végétation et les maîtres de la plantation un père perclus de rhumatisme et son fils qui, physiquement diminué, traîne la patte. En quelques minutes, le cadre est planté, sordide et réaliste. La condition des esclaves est montrée dans toute son horreur, dans toute son inhumanité, traités comme des bêtes, qu’on vend, qu’on achète sur un marché, dont on sépare la mère et les enfants sans le moindre sentiment. Les hommes les plus vigoureux sont utilisés pour des combats barbares d’un autre temps, les femmes rabaissées au rang de jouets sexuels.
Pour autant, film plus complexe qu’il n’en a l’air, Mandingo évite la caricature, le schématisme facile, dans son opposition entre Blancs et Noirs. Certes le vieux Warren Maxwell (James Mason), pour qui les esclaves sont comme des animaux, rumine des abominations teintées de paternalisme et de préjugés raciaux mais il est moins pire que sa belle-fille Blanche, garce intégrale déflorée par son frère et qui ourdit sa cruelle vengeance en s’offrant à un puissant Mandingue. De même, le fils Hammond éprouve un amour sincère pour sa domestique noire et fait montre d’une certaine sensibilité, d’une forme de compassion, qui lui permettent de gagner le respect de ses esclaves et de Mede en particulier, qui voit en lui plus qu’un Blanc. Les Noirs eux-mêmes ne constituent pas un bloc homogène. Certains haïssent les Blancs, les méprisent, d’autres ne peuvent s’empêcher de nourrir pour eux une timide affection derrière laquelle se larve néanmoins la crainte sinon la peur. Exsudant le vice, le scénario est remarquable, tissant peu à peu les fils d’une inexorable tragédie qui ne peut se solder que par la mort et une explosion de violence. Lorsqu’il abat le patriarche, c’est toute une haine et un ressentiment refoulés depuis trop longtemps qui pousse Agamemnon à commettre l’irréparable... A l’époque, vilipendé par la critique pour son érotisme interracial jugé complaisant et son racisme supposé, Mandingo est désormais considéré comme une œuvre importante dont la force subversive inégalée rencontre toujours autant d’écho aujourd’hui. Reste que le scandale qu’il déclencha, sans signer la fin de sa carrière, conduira Richard Fleischer à un lent déclin tant artistique (Amityville 3-D) que commercial (Le chanteur de Jazz), renonçant à toute ambition au profit de films moins personnels (Conan le destructeur), quoique non dénués de qualités pour certains d’entre eux (Le prince et le pauvre, Ashanti). (02.06.2025) ⍖⍖⍖
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