Michael Anderson - L'épopée dans l'ombre (1959)


Après la Seconde Guerre mondiale (Les briseurs de barrages) et la guerre civile chinoise (Commando sur le Yang-Tsé), Michael Anderson aborde la guerre d’indépendance irlandaise avec L’épopée dans l’ombre (beau titre français, une fois n’est pas coutume). Mais, simpliste sinon manichéen dans son opposition sans nuances entre de courageux soldats de l’IRA et de vilains Black And Tans, il ne faut pas espérer apprendre quoi que ce soit sur ce conflit sanglant que le cinéaste filme comme s’il s’agissait de la France sous l’Occupation. Comment ainsi ne pas penser à la Gestapo lors de l’interrogatoire brutal qu’un Colonel anglais, identifié par la bague qu’il porte à la main gauche, fait subir à Kerry O’Shea dans une cellule avalée par les ténèbres. De même la traque d’Irlandais à travers les rues humides et nocturnes de Dublin semblent s’échapper d’un film consacré à la Résistance. Accouplée à une mise en scène habile (le dénouement sur le port), la photographie expressionniste – et remarquable - de l’Allemand Erwin Hiller, qui n’a pas éclairé M le maudit pour rien, avant de collaborer fréquemment avec Michael Anderson, n’est pas étrangère à cette ambiance à la fois paranoïaque et crépusculaire. De fait, Shake Hands With The Devil se veut moins une réflexion politique convaincante ni même une reconstitution historique rigoureuse qu’une œuvre d’atmosphère au suspense digne d’un film noir. Ce qui nous amène à James Cagney. 


Si sa présence peut surprendre (quoique c’est oublié son ascendance irlandaise justement), l’acteur retrouve là un rôle à sa (dé)mesure comme ceux qu’il tenait autrefois chez Wellman (L’ennemi public) ou Walsh (L’enfer est à lui), rugueux et bourru, aux confins d’une folie meurtrière surtout. Dans ce personnage pour le moins ambigu réside le principal intérêt de L’épopée dans l’ombre. Le sang et la mort aux lèvres, Sean Lenihan révèle peu à peu un fanatisme féroce, obsédé par la guerre qu’il refuse d’abandonner, tout entier investi d’une mission quasi purificatrice. Son rapport trouble aux femmes, qu’il dévore avec un malsain sans équivoque, ne dit pas autre chose de cet homme rongé par la violence. Sa fin tragique au sommet d’une falaise est très belle. Face à Cagney et son jeu puissant, Don Murray promène en revanche cette molle séduction dont il est coutumier et qui emporte rarement à l’adhésion, sauf dans Bus Stop et Duel dans la boue où il est respectivement éclipsé par Marilyn  Monroe et Lee Remick. On lui préfère Cyril Cusak et Richard Harris lequel, bien que débutant, impose un fort tempérament qui ne laisse déjà aucun doute quant à sa capacité à tenir des premiers rôles. Actrice un peu oubliée sinon sous-estimée, Glynis Johns est touchante en pauvre fille de taverne dont on pressent qu’elle sera cruellement abattue (par Cagney lui-même d’ailleurs!). Michael Redgrave, qui n’a toutefois pas grand-chose à faire, Dana Wynter à la froide beauté distinguée et les gueules familières d’Allan Cuthbertson, William Hartnell ou John Le Mesurier qui font le charme du cinéma anglais d’alors, complètent une distribution impeccable. Les conventions romanesques auxquelles il n’échappe pas et sa vision réductrice de la guerre d’indépendance irlandaise ne rognent cependant pas la réussite de L’épopée dans l’ombre, beau film d’une grande force dramatique. (01.10.2025) ⍖⍖


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