Richard Fleischer - Les flics ne dorment pas la nuit (1972)


Après une décennie décevante (Le grand risque, Che!) et peu fournie (7 films seulement), la première moitié des années 70 correspond pour Richard Fleischer à un second âge d’or (le premier étant la période courant de 1952 et L’énigme du Chicago Express à 1959 et Duel dans la boue), qui le voit enchaîner œuvres majeures (L’étrangleur de Rillington Place, Soleil Vert) et grands films (Terreur aveugle, Mandingo) à un rythme effréné. Les flics ne dorment pas la nuit en fait partie. S’il semble s’inscrire dans le renouveau du polar initié en 1968 par Police sur la ville de Don Siegel, Le détective de Gordon Douglas ou L’étrangleur de Boston du même Fleischer, il s’en distingue cependant à bien des égards, ne serait-ce parce que les flics dont il suit le quotidien ne sont pas des héros. The New Centurions n’est n’y Bullitt ni Dirty Harry et ses policiers ne pilotent pas de Ford Mustang, n’emballent pas Jacqueline Bisset et ne traquent pas de dangereux psychopathes, un Magnum 44 au poing. Ce sont au contraire des hommes ordinaires dont le film décrit le métier au gré de leurs patrouilles nocturnes qui les conduisent à coffrer des prostituées (pour les relâcher peu après) ou à intervenir chez une mère célibataire qui met son bébé en danger. Les flics ne dorment pas nuit n’est pas spectaculaire ou excessivement violent mais n’en est pas moins extrêmement noir et mélancolique pour autant. Dans une veine quasi documentaire, le film dépeint sans fard ni facilité romanesque la vie des policiers sur le terrain. Il s’appuie pour cela sur un bouquin de Joseph Wambaugh, ancien flic lui-même, qui relate la trajectoire de trois jeunes policiers associés à des partenaires chevronnés formant aussi trois paires. Pour des raisons d’efficacité, le film se concentre sur l’une d’elles, que composent Roy Fehler et le vieux Kilvinski. 


Si le thème de transmission irrigue un récit sans véritable intrigue, c’est surtout le groupe qui soude les flics, leur complicité, leur fraternité, leur amitié aussi, qui intéresse Richard Fleischer et son scénariste Stirling Silliphant.  Sortis du groupe, ces policiers ne sont plus rien, leur vie privée dépourvue de sens. La femme de Fehler finit par le quitter, lui reprochant de privilégier son métier à sa famille. Kilvinski est divorcé  et sa retraite signe son arrêt de mort. Il se suicidera. Privé de son costume (lorsqu’il rejoint la brigade mœurs) qui a quelque chose d’une véritable seconde peau, Fehler n’est plus le même. Surtout, amputé de son partenaire, Fehler déraille, sombre dans l’alcoolisme qui affecte son travail. Au contact d’une infirmière afro, il se ressaisit et retrouve un cadre qui s’était peu à peu effrité. Bonheur (re)trouvé mais de courte durée, puisqu’il sera abattu durant une émeute qui, sans être nommée, évoque celles de Watts (1965), achevant le film sur une note amère. Si Stacy Keach trouve là un de ses rôles majeurs, avec celui du boxeur de Fat City de John Huston qu’il tourne la même année, George C. Scott étonne par la sobriété de son interprétation, à l’opposé de son jeu d’ordinaire excessif, quoique toujours bourru et fort en gueule évidemment. Laissé seul sur le parking du commissariat après que Fehler l’a quitté pour aller patrouiller avec son nouveau partenaire, son regard suffit ainsi à trahir la décision de Kilvinski d’en finir. La réalisation de Fleischer est à l’unisson de cette retenue, épurée et vidée de toute virtuosité ostentatoire, néanmoins précise dans cette immuable pureté du cadre et du format large. Nimbé d’une lumière crépusculaire, la scène du suicide de Kilvinski offre une vraie leçon de cinéma. Enfin, The New Centurions rappelle que, sans être un auteur, Fleischer n’est pas qu’un technicien habile, cinéaste attaché à l’humain et sensible aux questions sociales, lesquelles infusent une bonne partie de son œuvre. (21.05.2025) ⍖⍖⍖


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